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Exclus du chômage: «Je me sens trahie par le système»

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Que deviennent les quelque 37.000 personnes exclues du chômage depuis 2015 ? Disparues des radars, comment (sur)vivent-elles ? C’est à ces questions que l’Observatoire bruxellois de l’emploi cherchait des réponses en commandant une étude.

Il y a des chiffres. 37.000, par exemple. Et puis il y a des personnes, des visages, des parcours, des vies quotidiennes, que l’on oublie derrière ces statistiques. Charline et Raoul (prénoms d’emprunt) forment en couple depuis une petite dizaine d’années. Et ils font tous les deux parties des presque 40.000 chômeurs exclus depuis le premier janvier 2015. Pas question pour eux de tomber dans le misérabilisme et la déprime pour autant. Ayant toujours baigné dans des milieux engagés, alternatifs, ils apprivoisent leur nouvelle situation avec pragmatisme, en privilégiant ce qui fait sens pour eux : l’entraide, la vie sociale, l’art. Ce n’est d’ailleurs pas anodin qu’ils ont, eux, accepté de se livrer à un média, même anonymement. La plupart des autres exclus de l’enquête témoignent d’une détresse et d’un mal-être profond.

Pour démarrer dans la vie, Charline a combiné les galères : décrochage scolaire, grossesses précoces, violences conjugales. Rapidement, elle se retrouve mère célibataire, sans CESS. « A l’époque, on m’a encouragée à travailler à mi-temps, en m’assurant que je préserverai tous mes droits. Etant seule avec deux petites filles, cela m’arrangeait bien. » Elle enchaîne les CDD comme animatrice socioculturelle, puis travaille plusieurs années dans une association en tant comme formatrice en FLE (« français langue étrangère ») : elle apprend le français aux migrants fraîchement débarqués. Entre ses contrats mi-temps et un petit complément du chômage, elle s’en sort tout juste. Mais ce mode de travail lui convient : « Je n’aime pas les CDI. Je préfère garder ma liberté, avoir du temps pour moi. » Notamment pour ses activités artistiques : Charline est sculpteuse. Pendant quelques mois, elle décide de rester au chômage pour développer son parcours artistique. « Je gagnais la même chose en étant au chômage qu’en travaillant… », glisse-t-elle.

Lorsque Charline apprend dans les médias les mesures d’exclusion prises par le gouvernement Di Rupo, elle ne soupçonne pas un instant qu’elle fera partie de la « première fournée ». A ce moment-là, elle a obtenu de l’Onem de pouvoir reprendre des études de trois ans. « Comme je n’avais aucun diplôme, pas même le CESS, j’étais payée au minimum minimorum. Même en travaillant, je vivais sous le seuil de pauvreté. Avec le bachelier que j’avais entamé comme éducatrice, j’avais plein de portes qui s’ouvraient. » C’est donc au milieu de son année d’étude, validée par l’Onem, qu’elle reçoit le courrier fatidique. « J’ai paniqué ! se souvient-elle. Je ne m’y attendais pas du tout. Le rendez-vous avec le facilitateur – c’est le terme qu’ils utilisent pour les contrôleurs – a été très violent, humiliant. Il m’a dit «vous allez être virée ! Vous n’avez jamais travaillé de votre vie !» En fait, pour lui, le complément de chômage que j’ai touché pendant des années comme je travaillais à mi-temps justifiait le terme de «chômeur longue durée»  ! Je me suis sentie trahie par le système. » Avec le recul, Charline pense qu’elle aurait pu défendre ses droits. Au fait : elle avait très bien réussi sa première année d’études.

Raoul a un parcours un peu différent. Si lui aussi a décroché à l’école, il a ensuite passé le jury central pour obtenir son diplôme d’humanités. Pendant une dizaine d’années, il joue le baroudeur, voyage en Asie, en Afrique. C’est quand il devient papa qu’il « se range ». Formation de plomberie en poche, il se lance comme indépendant. La crise de 2008 coïncide avec sa séparation : quelques milliers d’euros de pension alimentaire plus tard, c’est la faillite. Après six ans d’activité comme indépendant, il jette l’éponge, surendetté. Il sera exclu après deux années de chômage, son travail comme indépendant n’étant pas comptabilisé pour conserver ses droits. A la différence de sa compagne, le plombier ne s’en est pas étonné. Il l’a d’ailleurs pris avec un certain flegme : « Je me suis dit : «OK, je vais redevenir un pirate, je n’en ferai qu’à ma tête désormais»  » Son boulot lui permet assez facilement de travailler en noir : « Mon meilleur diplôme, c’est la débrouille. Maintenant, je suis vraiment libre. Mais si je me casse la jambe, je n’ai plus aucun filet. » La seule préoccupation de Raoul est de conserver une mutuelle et de quoi accueillir l’une de ses filles, depuis que cette dernière, presque majeure, a décidé de venir vivre avec eux.

Le mois dernier, Charline a terminé un CDD. Elle s’est donc inscrite au CPAS comme cheffe de ménage et Raoul est « à sa charge ». « J’ai toujours été indépendante financièrement avec mes deux filles, précise-t-elle. Je ne supporterai pas d’être à sa charge. » Actuellement, elle se consacre exclusivement à son activité artistique, ce qui l’épanouit. « Quand je dis que je suis au CPAS, je ne suis jamais à l’aise, admet la sculpteuse. J’ai toujours l’impression de devoir me justifier, de dire que je suis tout le temps occupée. Ce qui est le cas ! Mais quand je me dis artiste, je sens bien le regard des gens. Tant que je n’en vis pas… Dans le même temps, c’est quelque chose que je voudrais revendiquer pour dénoncer un système qui dysfonctionne, avec des conditions de travail catastrophiques, des salaires catastrophiques. Tout est fait pour que les gens ne veuillent pas aller travailler ! » « Mon statut d’exclu, franchement je m’en fous, mais c’est l’évolution de notre société qui me choque, renchérit Raoul. Il y a de moins en moins de sécurité sociale et la justification est toujours la même : chez nos voisins, c’est moins bien. Jusqu’où ira-t-on ? Jusqu’au salaire minimum roumain ? » Raoul a déjà songé à collecter chaque jour les petits rabotages qui passent presque inaperçus, dit-il : un remboursement en moins par-ci, un temps de travail qui augmente par là…

Le couple, qui a toujours connu des milieux alternatifs, admet vivre plutôt « bien » cette sortie du système. Et de ses absurdités. Charline se souvient des dix CV envoyés chaque semaine pour remplir les conditions. Avec des employeurs submergés de candidatures et qui ne les ouvrent même pas. Des sanctions, si elle avait le malheur de postuler à un emploi qui demandait un diplôme supérieur au sien. Elle évoque aussi la violence des contrôles : « C’était du harcèlement, presque l’inquisition. Je faisais mes recherches et j’étais traitée comme de la merde. J’en ai pleuré à l’époque… » S’ils n’ont pas plongé dans la dépression ou le repli, comme d’autres exclus, ils ne roulent pas sur l’or pour autant. « En gros, si Raoul ne bosse pas en black, une fois qu’on a payé les loyers et toutes les charges, on n’a plus de quoi manger ! », résume Charline. « Notre grande chance, c’est d’être deux », poursuit Raoul. Ensemble, Charline et Raoul mûrissent d’ailleurs un projet, pour lequel Raoul reprendrait le statut d’indépendant. Charline expose déjà régulièrement ses sculptures.

L’échec des politiques d’activation

Ils étaient magasinier, porteur de bagage, laveur de vitre, vendeur de glace, caissière, plongeur dans la restauration, travailleur agricole. Et bien d’autres choses encore : l’inventaire des postes occupés par les exclus du chômage qu’ont rencontrés les chercheurs de l’étude avoisine la soixantaine de fonctions différentes. Des emplois bien concrets, mais qui ne rentrent pas dans le moule. C’est sans doute l’élément qui ressort le plus de cette enquête qualitative menée auprès d’une cinquantaine de chômeurs exclus des allocations : l’inadéquation complète entre la politique actuelle d’activation des chercheurs d’emplois et la réalité d’une certaine frange de chômeurs. D’une part, la recherche d’emploi formelle, telle que standardisée, et contrôlée, qui se mesure au nombre de CV envoyés. D’autre part, un autre monde du travail, fonctionnant par petits boulots, par réseautage. « On ne parle pas ici de fausses croyances ou de manque de courage, d’ambition, avertit Didier Demazière, professeur à Sciences Po Paris, qui a travaillé sur cette enquête. C’est leur vie ! Leur parcours professionnel est fait de petites positions temporaires, souvent fragiles, sur le marché du travail. »

Lorsqu’ils étaient chômeurs, les personnes interrogées développaient donc parfois une forme de schizophrénie, un double boulot. D’une part, remplir les conditions pour conserver leur statut et leurs allocations, tout en sachant pertinemment qu’ils ne trouveront pas d’emploi de cette manière. D’autre part, chercher de façon « informelle », via des intermédiaires, soit la seule façon qui « marche » pour décrocher un job selon leur expérience personnelle. Un constat fort, puisqu’il signe l’échec des politiques d’activation actuelles : « Cette politique est adaptée pour les personnes qui ont quelque chose à mettre sur leur CV, nuance Marc Zune, de l’UCL. Des diplômes, la maîtrise des langues, une expérience, pour peu qu’elle ne soit pas trop ancienne. Dans la concurrence anonyme du marché de l’emploi habituel, si on n’est pas bien doté, ça ne marche pas. L’échec de ces politiques d’activation, c’est l’échec d’une modélisation standard du marché du travail, une ligne de gestion universelle et homogène, alors que le marché du travail est multiple. »

Une exclusion vécue comme injuste

Les exclus rencontrés par les chercheurs ressentent donc leur exclusion comme particulièrement injuste. « Ils ne sont pas reconnus dans leur particularité, développe Marc Zune. C’est très violent pour eux d’être écartés, alors qu’ils sont orientés vers le travail et que l’offre vers laquelle on les dirige – l’aide sociale – leur apparaît comme totalement dégradée par rapport au chômage, et dégradante, dévalorisante. » Ces personnes s’identifiaient à la figure du chômeur, ce qui peut sembler étrange de prime abord. En réalité, ce n’est pas qu’ils valorisent le chômage, mais qu’ils l’avaient intégré à leur « modèle économique » : petits boulots et périodes de chômage se succèdent. L’exclusion est d’autant plus vécue comme injuste qu’ils ne peuvent exprimer leur ressenti et sont subitement seuls. « Il y a un côté très brutal de cette politique, c’est qu’on n’a pas prévu les conséquences des exclusions, poursuit Marc Zune. On leur a dit que l’offre pour eux, c’était le CPAS. Voilà. Débrouillez-vous ! Les personnes se retrouvent dans le vide, elles doivent faire sens elles-mêmes. » Dans l’autre sens, les chercheurs ont été très surpris de constater aussi un sentiment de soulagement. « Cela devenait insupportable pour eux, cette domination institutionnelle contre laquelle ils ne pouvaient rien faire, explique Didier Demazière. Tous ces rendez-vous, ces contraintes, ces exigences de recherches d’emploi auxquelles ils ne croyaient pas. »

Des conséquences économiques, mais pas que…

L’exclusion entraîne évidemment la perte d’un statut et de revenus, surtout pour ceux qui refusent de pousser la porte d’un CPAS. C’est que beaucoup ne s’y retrouvent pas. « Etre mis à nu, voir ses dépenses contrôlées, être mélangé à un public qui ne leur ressemble pas : tout cela est très vexatoire. Ils rentrent dans un autre canevas, mais qui ne leur convient pas non plus. » Mais certains n’y ont tout simplement pas droit, par exemple les cohabitants (souvent des cohabitantes), des personnes qui avaient fait quelques économies ou qui ont touché un petit héritage. Les profils rencontrés sont très variés : certaines personnes se sont finalement retrouvées à la rue ou dans des squats suite à leur exclusion, d’autres sont tombés en dépression, dans l’alcoolisme. Mais au-delà des conséquences économiques évidentes, les chercheurs ont également relevé des impacts plus insidieux : « Dans un ménage, cela reconfigure toutes les relations entre personnes, explique Marc Zune. Par exemple, nous avons eu plusieurs cas de cohabitants, surtout des femmes, qui n’ont plus droit à rien, comme leur conjoint gagne suffisamment. Des nouvelles relations de dépendances cachées, car non dicibles, apparaissent. Les personnes doivent négocier toute dépense avec quelqu’un d’autre, vivre au crochet du conjoint. C’est une onde de choc qui touche tout le monde, y compris les enfants. » Par ailleurs, la confiance dans les institutions et dans l’Etat frôle le néant chez ces exclus qui se sentent totalement lâchés.

Et après ? Des trajectoires diverses

Que deviennent les exclus ? Comment, concrètement, font-ils pour vivre, ou survivre ? Les chercheurs ont distingué quatre types de repositionnement. Certains conservent l’objectif de se faire recruter, en gardant l’emploi salarié comme horizon d’attente. D’autres expriment le désir de se mettre à leur compte… Même si ces rêves s’avèrent souvent irréalistes. « L’exclusion accentue encore les inégalités entre ceux qui ont suffisamment de ressources – contacts, vie sociale, capacités personnelles – pour monter un vrai projet et ceux qui cultivent encore des rêves, mais n’arrivent plus à trouver aucun support qui permettrait de les faire avancer sur ce chemin », commente Marc Zune. Troisième « stratégie » : la débrouille. « Certains vendent leurs économies, leurs meubles, revendent tout, font des jeux télé, des concours pour essayer de gagner un peu d’argent. Ils rentrent dans des modes de vie marginaux, dans des squats, avec des systèmes d’entraide, etc. Ils repoussent le plus loin possible le moment de pousser la porte du CPAS. » D’autres acceptent de jouer le jeu : ils perçoivent un revenu d’intégration mais s’investissent dans l’associatif, dans la militance, bref dans ce qui donne du sens à leur quotidien et les épanouit. Enfin, dernière trajectoire : le repli. Ce sont des mères de famille qui se replient complètement dans leur rôle de mère et de maîtresse de maison. Ou encore, « Des jeunes qui vivent chez leurs parents par exemple et se replient complètement, plongent dans un processus de désocialisation, de fermeture avec le monde extérieur. C’est un profil très inquiétant : on ne sait pas où ça peut les mener. »

Dans tous les cas, l’exclusion ne semble absolument pas provoquer un rebond ou une activation, comme le suggèrent les politiques d’exclusion. Au contraire. Autre argument qui ne résiste pas l’analyse, selon les sociologues : l’idée selon laquelle ces mesures auraient exclu des profiteurs du système. « Je n’aime pas cette expression, entame Didier Demazière. Mais dans toutes les études que j’ai menées sur le sujet, dans différents pays, les individus qui jouent sur les deux tableaux doivent avoir les ressources suffisantes pour faire les arbitrages. Or, toutes les études sur le travail en noir le montrent : ceux qui font du black, ce sont ceux qui ont déjà un emploi, et donc un réseau. Plus on est chômeur largué, moins on bosse au noir. Deuxième point important : si une part de cette population travaille de façon informelle c’est parce qu’elle évolue dans un marché du travail informel. Nous voyons tout sous l’angle du statut juridique : travail au noir ou pas. Mais c’est juste un système de débrouille pour des pauvres gens qui ont des pauvres ressources et qui font comme ils peuvent. » La conclusion est sans appel, selon eux : s’il existe des chômeurs profiteurs, ils n’ont pas été exclus !

Quelles recommandations ?

La première recommandation des chercheurs est de davantage reconnaître le parcours des demandeurs d’emploi, notamment lorsque leur recherche ne rentre pas dans les cases. « D’autant plus qu’on observe aujourd’hui un vécu du travail qui évolue, ajoute Marc Zune. Des universitaires, des jeunes travailleurs qualifiés ont eux aussi des emplois précaires ! On ne dit pas pour autant qu’il faut normaliser tous les emplois précaires, mais poursuivre des politiques qui nient l’existence de tout un segment du marché du travail nous semble irresponsable. Il faut un débat. » Les chercheurs en appellent à un accompagnement plus adapté au profil du demandeur d’emploi. « Personnaliser, ça ne veut pas juste dire être plus humain, et donner un verre d’eau au chômeur lors de son rendez-vous, glisse Didier Demazière. Il s’agit de poser un diagnostic moins normatif des situations, d’offrir un réel suivi qui serait ajusté au parcours de la personne et aux vraies possibilités qu’elle a de faire évoluer sa situation.  » Le rapport questionne également les conditions d’accès aux dispositifs d’aide à l’emploi (une période d’emploi stable et continu trop longue avant de bénéficier d’aide), l’irréversibilité de l’exclusion, la quasi-impossibilité de recours (trop complexe), et notamment le statut de cohabitant.

La régionalisation offre un terrain favorable à la réflexion, veulent croire les chercheurs. Qui prennent pour preuve la commande de cette étude par l’Observatoire bruxellois de l’emploi. « Maintenant que les régions récupèrent la composante contrôle, nous voulons croire que les acteurs sont prêts à s’emparer de cette question à nouveau, espère Marc Zune. Fondamentalement, un bon accompagnement permet le contrôle et empêche les dérives qui exigeraient de faire du contrôle. Le problème, c’est qu’un bon accompagnement c’est coûteux… » L’appel est lancé.



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